« Je ne suis pas légitime », « c’est trop tard », « je suis comme ça »… Ces petites phrases qui décident parfois de notre carrière
Croyances professionnelles, légitimité, âge, compétences : et si les femmes et les hommes ne se racontaient pas toujours les mêmes histoires ?

Croyances limitantes.
J’avoue que c’est une expression que j’utilise de moins en moins. Peut-être parce qu’à force de l’entendre partout, elle finit par sonner très « développement personnel ». Avec parfois cette idée qu’il suffirait d’identifier quelques pensées négatives, de les remplacer par des pensées positives et, hop, nous voilà débarrassés de ce qui nous empêchait d’avancer.
Je caricature un peu, évidemment. Parce qu’en même temps, ce que cette expression désigne, je le rencontre quasiment toutes les semaines dans mon métier. En bilan de compétences, en coaching, avec des managers, avec des personnes qui réfléchissent à une reconversion ou simplement avec quelqu’un qui arrive à un moment de sa vie professionnelle où quelque chose ne convient plus vraiment.
Et ce sont souvent de toutes petites phrases : « Je ne suis pas assez légitime », « Je ne suis pas encore prêt(e) », « À mon âge, quand même… », « Je ne peux pas me permettre de me tromper », « Moi, je suis comme ça ».
Des phrases dites presque en passant, sauf qu’elles ne sont pas si anodines que cela. Et depuis quelque temps, une autre chose m’interroge : je n’entends pas toujours les mêmes petites phrases chez les femmes et chez les hommes que j’accompagne. J’y reviendrai.
Quand une idée devient une vérité
Ce qui m’intéresse, ce n’est finalement pas tellement de savoir si une croyance est « limitante ». C’est plutôt de comprendre à quel moment une idée que nous avons sur nous-mêmes est devenue une vérité que nous ne pensons même plus à questionner.
Parce que ces idées ne viennent pas de nulle part. Elles se construisent avec notre histoire, notre éducation, nos expériences professionnelles, nos réussites bien sûr, mais aussi nos échecs, les remarques entendues parfois il y a vingt ans et dont on se souvient encore très bien, les modèles que nous avons eus autour de nous. Et puis il y a ce que le monde du travail nous renvoie : ce qu’est censé être un bon manager, une carrière réussie, le « bon » âge pour évoluer, la manière dont il faudrait se comporter pour être crédible…
Alors non, je ne vais pas dire à quelqu’un qui a 55 ans et qui souhaite changer de métier que « l’âge n’existe que dans sa tête ». Ce serait absurde. L’âge peut avoir un impact sur un recrutement. Une reconversion peut entraîner une baisse de revenus. Certaines compétences sont réellement nécessaires pour exercer certains métiers et certains projets sont plus compliqués que d’autres.
Mais entre « cela risque d’être difficile » et « ce n’est pas possible pour moi », il se passe quelque chose. On est passé d’une réalité à une conclusion. Et c’est souvent là que commence mon travail.
« Je ne suis pas assez légitime »
C’est probablement l’une des phrases que j’entends le plus. Des personnes arrivent avec quinze, vingt, parfois trente ans de vie professionnelle derrière elles et sont capables de me dresser en quelques minutes la liste de tout ce qu’elles ne savent pas faire : le diplôme qu’elles n’ont pas, la fonction qu’elles n’ont jamais officiellement occupée, cette compétence qu’elles maîtrisent « oui, mais pas vraiment ».
Et parfois, intérieurement, je souris, parce qu’au fil de nos échanges, j’ai déjà repéré une quantité de choses qu’elles savent faire et qu’elles ne considèrent même plus comme des compétences. Il y a d’ailleurs une réponse qui revient souvent lorsque je les pointe : « Oui, mais ça, c’est normal. » Non. Pas forcément.
Coordonner sans avoir jamais été officiellement chef de projet, gérer des situations difficiles, former les nouveaux arrivants, négocier, organiser, décider, faire travailler ensemble des personnes qui n’avaient pas spécialement envie de le faire… Ce sont bien des compétences.
C’est aussi pour cela que j’aime autant travailler sur les compétences transférables. Un CV raconte ce que nous avons fait. Il raconte beaucoup moins bien tout ce que nous avons appris à faire en le faisant.
« Il faut d’abord que je sois prêt(e) »
Prêt à candidater, à manager, à changer de métier, à créer, à prendre la parole… Je comprends très bien cette envie de se sentir prêt. Mais à quel moment l’est-on réellement pour quelque chose que l’on n’a encore jamais fait ?
Bien sûr qu’il faut se préparer. Je passe même une partie de mon métier à aider les personnes à le faire. Mais attendre d’être prêt et attendre de ne plus avoir peur, ce n’est pas tout à fait la même chose. J’observe parfois cette mécanique étrange : vouloir acquérir avant l’expérience toutes les compétences que l’expérience permettra justement de développer.
Il y a évidemment un équilibre à trouver. Se lancer sans aucune préparation n’est pas davantage une vertu. Mais vouloir éliminer toute incertitude avant d’agir peut devenir une excellente façon de ne jamais commencer.
« Maintenant, c’est trop tard »
Le « trop tard » arrive parfois beaucoup plus tôt qu’on pourrait l’imaginer. À 40 ans, certains pensent déjà qu’ils ont trop investi dans une voie pour en changer. À 50 ans, qu’aucun employeur ne leur donnera leur chance. Et plus les années passent, plus le poids du parcours déjà accompli peut devenir, paradoxalement, une raison de continuer exactement dans la même direction.
Comme si vingt années passées à exercer un métier obligeaient à lui donner les quinze suivantes.
Pourtant, changer ne signifie pas forcément repartir de zéro. On ne dépose pas ses vingt années d’expérience à l’entrée d’un nouveau métier. On arrive avec elles : avec les compétences acquises, les situations traversées, les relations construites, une meilleure connaissance de soi et aussi, parfois, une idée beaucoup plus précise de ce que l’on ne veut plus.
L’expérience n’est pas seulement ce qui nous attache à notre passé professionnel. Elle peut aussi devenir ce qui nous permet de construire la suite.
« Je ne peux pas me permettre de me tromper »
Celle-ci, je la rencontre très souvent dans les bilans de compétences : « Mais comment être sûr que c’est le bon choix ? » Je pourrais presque mettre cette phrase sur la porte de mon cabinet.
Je comprends parfaitement la question. Lorsqu’un choix touche au métier, au revenu, à l’équilibre familial, parfois à toute une identité professionnelle construite pendant des années, on aimerait avoir une garantie.
Sauf que je ne l’ai pas. Un test ne l’a pas non plus. Et un bilan de compétences n’est pas une boule de cristal.
On peut explorer, confronter un projet à la réalité, rencontrer des professionnels, regarder le marché, mesurer les conséquences financières, identifier ses ressources et ses points de vigilance. Bref, on peut considérablement éclairer une décision. Mais à un moment donné, il reste une part d’incertitude. Et accepter cette part d’incertitude fait aussi partie du travail.
« Moi, je suis comme ça »
C’est peut-être celle qui m’intéresse le plus : « Je ne suis pas commercial », « Je ne suis pas leader », « Je ne sais pas parler en public », « Je suis trop sensible pour manager », « Je ne sais pas négocier ».
Là, j’ai souvent envie de poser une question toute simple : est-ce que vous êtes comme ça ou est-ce qu’aujourd’hui vous ne savez pas encore faire cela ?
Ce n’est pas du tout la même chose. À force de transformer nos compétences actuelles en traits de personnalité définitifs, nous nous interdisons parfois tout simplement d’apprendre. Être peu à l’aise à l’oral aujourd’hui ne signifie pas que l’on est « quelqu’un qui ne sait pas parler en public ». Ne jamais avoir managé ne signifie pas que l’on ne peut pas apprendre à manager.
C’est probablement l’un des fils rouges qui relient pour moi bilan de compétences, coaching et formation : faire la différence entre ce que je suis, ce que je sais faire aujourd’hui et ce que je pourrais apprendre demain.
Et les femmes et les hommes dans tout ça ?
C’est une question qui m’intéresse de plus en plus. Et je vais évidemment prendre toutes les précautions nécessaires : je ne suis pas en train de dire « les femmes sont comme ci et les hommes comme ça ». Heureusement, la réalité humaine est autrement plus complexe.
Mais dans mes accompagnements, je n’entends pas toujours les mêmes choses. Chez beaucoup de femmes, la question de la légitimité revient : « Est-ce que j’ai vraiment les compétences ? », « Il faudrait peut-être que je me forme avant », « Je ne remplis pas tous les critères de l’offre », « Je ne suis pas certaine d’avoir le niveau ».
J’ai parfois devant moi des femmes très expérimentées qui continuent pourtant à chercher ce qu’il leur manque avant de s’autoriser à envisager l’étape suivante. Alors je me suis demandé : est-ce simplement ce que j’observe ou retrouve-t-on quelque chose de cela dans la recherche ?
C’est là que les choses deviennent intéressantes.
On lit par exemple très souvent que les femmes attendraient de remplir 100 % des critères d’une offre d’emploi avant de candidater, quand les hommes se lanceraient dès 60 %. J’ai moi-même entendu cette affirmation un nombre incalculable de fois. Sauf qu’elle est à prendre avec beaucoup de précautions.
Une étude publiée en 2024 dans l’European Journal of Social Psychology a justement cherché à vérifier cette affirmation. Elle n’a pas retrouvé de différence robuste entre femmes et hommes dans l’intention de candidater en fonction du pourcentage de critères remplis.
En revanche, les femmes interrogées exprimaient davantage le besoin de se sentir préparées avant de candidater.
Et je trouve la nuance importante.
D’autres travaux ont montré que, dans certaines situations expérimentales et à performance comparable, les femmes présentaient leur propre performance moins favorablement que les hommes. Mais là encore, le contexte compte : ces différences ne se retrouvaient pas de la même façon selon le domaine évalué.
Autrement dit, la réalité est beaucoup plus subtile que « les femmes manquent de confiance en elles ». Et tant mieux.
Chez certains hommes que j’accompagne, j’entends parfois autre chose : « Je devrais savoir », « Je vais me débrouiller », « Ça va aller ». Et parfois, derrière ces phrases, il y a autant de doute. Simplement, il ne s’exprime pas de la même manière.
Des travaux sur les normes traditionnelles de masculinité apportent ici un autre éclairage. Une méta-analyse publiée en 2025 montre notamment qu’une adhésion plus forte à ces normes est associée à davantage de réticence face à la demande d’aide psychologique et à une plus forte stigmatisation du fait de demander de l’aide. Cela ne signifie évidemment pas qu’un homme demandera moins facilement de l’aide à son manager — ce n’est pas ce que ces études mesurent — mais cela nous dit quelque chose de ce que certaines normes sociales peuvent nous apprendre sur ce que nous sommes censés montrer, ou ne pas montrer.
Et finalement, peut-être que, pour certaines femmes, la règle apprise ressemble davantage à « Sois suffisamment compétente avant d’y aller », tandis que, pour certains hommes, elle pourrait davantage ressembler à « Si tu y vas, montre que tu maîtrises ».
Ce ne sont ni des règles universelles ni des différences « naturelles » entre les femmes et les hommes. Mais cela pose une question qui me paraît bien plus intéressante : nos croyances professionnelles sont-elles vraiment seulement personnelles ?
Ou apprenons-nous aussi, selon notre histoire, notre milieu, notre génération, notre genre, ce que nous sommes autorisés à montrer au travail ?
Finalement, la femme qui n’ose pas candidater parce qu’elle pense ne pas être suffisamment légitime et l’homme qui accepte le poste mais n’ose ensuite pas dire qu’il ne sait pas ne sont peut-être pas si éloignés. Il y a peut-être chez les deux cette même crainte : celle de ne pas être « assez ».
Alors, qu’est-ce qu’on en fait ?
C’est probablement pour cela que je regarde aujourd’hui les fameuses « croyances limitantes » avec un peu de distance. Je ne crois pas qu’il faille partir à leur chasse, pas plus que je ne crois que quelques phrases positives répétées devant un miroir les feront disparaître.
Je crois davantage à la confrontation avec le réel.
« Je suis trop vieux pour changer. » Qu’est-ce qui me permet réellement de l’affirmer ?
« Je ne suis pas légitime. » Par rapport à quoi ? À qui ? Et qu’est-ce qui serait nécessaire pour que je le sois ?
« Je ne sais pas manager. » Qu’est-ce que je ne sais précisément pas faire ? Et est-ce que cela peut s’apprendre ?
« Je ne peux pas me permettre de me tromper. » Qu’est-ce qu’une erreur signifierait réellement ? Et pourrait-elle être corrigée ?
Au fond, la question que je trouve la plus utile est peut-être beaucoup plus simple :
Ce que je suis en train de me raconter sur moi-même est-il un fait… ou une conclusion que j’ai fini par prendre pour un fait ?
Parfois, la réponse confirme la réalité et oblige à travailler autrement son projet. Et parfois, elle permet simplement de regarder les choses autrement.
Je n’ai aucune envie de terminer cet article en vous disant de « croire en vos rêves » ou que « tout est possible ». Je n’y crois d’ailleurs pas. Tout n’est pas possible. Nous avons tous des contraintes, des responsabilités, un parcours, un âge, un contexte économique et professionnel avec lesquels il faut composer.
En revanche, je trouve dommage de renoncer à quelque chose uniquement parce qu’une phrase répétée depuis des années n’a jamais été réellement vérifiée.
Alors je vais vous laisser avec une question :
Dans votre vie professionnelle aujourd’hui, qu’est-ce que vous considérez comme une évidence à propos de vous… et que vous n’avez finalement jamais vraiment vérifié ?
Je suis Angélique Bétinat, coach professionnelle, consultante en bilan de compétences et formatrice. J’accompagne des femmes et des hommes dans ces moments où l’on a besoin de regarder autrement son parcours, ses compétences et parfois la suite que l’on souhaite lui donner.


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